Dès sa création par la loi de 1946, EDF a compté une Direction de l'Équipement (DE), qui a permis, en construisant barrages et centrales thermiques puis nucléaires, de répondre aux besoins en électricité de la Nation. Elle a été supprimée en 1998, en pleine phase de libéralisation.
Au-delà de la diversité des missions et de structures, quels vont être les besoins, aujourd'hui, demain et après-demain, en matière d'équipement électrique ?
Telles sont les questions que notre camarade Jean Barra, ancien ingénieur de la Direction de l'Équipement, aborde dans sa dernière brochure éditée par l'Institut d'Histoire Sociale Mines Énergie (« Une Direction de l'Équipement à EDF : Où, quand, pour quoi faire ? 80 ans mis en perspective », Mai 2026). En voici quelques bonnes feuilles.
1. Les clés du succès de la Direction de l'Équipement
Une des lignes de force de la DE tout au long de son existence et quelles que soient les filières énergétiques concernées est sa capacité à choisir des solutions viables et à s'y tenir lorsque surviennent des difficultés. En même temps, elle a su procéder étape par étape, en sachant prendre les options de la suivante en les intégrant aux points précédemment définis, sans les remettre en cause, parce que ceux-ci avaient été convenablement choisis. Ce sont là des clés du succès des grands projets que la DE d'EDF a su faire siennes pendant presque un demi-siècle.
La relation contradictoire, que d'aucuns pourraient qualifier de dialectique, entre la DE et les fournisseurs, constructeurs, installateurs, a été un élément essentiel des succès de la DE et plus encore de sa capacité à favoriser les évolutions technologiques majeures. Son abandon a conduit à un affaiblissement de la capacité d'innovation de la DE, et à des évolutions techniques mal maîtrisées, dans lesquelles la volontaire mise en retrait d'EDF tient une large place.
2. Les relations avec l'État et la régulation publique
Le rôle de l'État prescripteur
Au premier rang des interlocuteurs externes de la DE figurait l'État. Autrefois, l'État rédigeait les programmes de construction avec des acteurs à la compétence reconnue. Aujourd'hui, le nouveau système législatif mis en place lui donne une responsabilité considérablement accrue qu'il assume très mal. Si l'EDF historique a eu des difficultés à faire prendre des décisions opportunes au bon moment, la situation est bien pire aujourd'hui.
Missions régaliennes et réglementaires
L'État intervient également en tant que titulaire de missions régaliennes via de nombreux textes réglementaires (prise et rejet d'eau, carrières, autorisation de création, etc.) sur lesquels des décisions doivent être prises en connaissance de cause et assumées.
3. Limites des Programmations Pluriannuelles de l'Énergie (PPE)
Les Programmations Pluriannuelles de l'Énergie ont, même lorsqu'elles sont votées par le Parlement, un caractère peu démocratique de par leurs modalités de discussion. Elles ne comportent quasiment pas de concertation technique ni de dialogue stratégique.
C'est ce qui explique qu'il n'y ait aucune action d'équipement d'EDF relative aux différentes filières de renouvelables, et que la politique industrielle correspondante soit presque entièrement à reconstruire. Le choix de leur développement a été une décision peu réfléchie, tant industriellement (voir la façon dont la Chine nous a « taillé les croupières ») qu'électriquement. Leur place dans le mix électrique n'a été conçue qu'avec un recours exponentiel au stockage qui s'avère inatteignable aujourd'hui. Tout cela a été fait sans réelle politique de filière, alors que celles-ci ont fait dans leur diversité le succès d'EDF (et de la France) de 1946 à 2000.
4. Positionnement face aux autres acteurs et collectivités
L'Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR)
Le premier responsable de la sûreté est le propriétaire exploitant de la centrale : la DE pendant les phases de conception et de construction, puis la Direction de la Production Nucléaire (DPN) lors du passage de main. En toute logique, l'ASNR n'est là que pour vérifier que tout se passe bien. L'installation la plus sûre se fait avec une organisation où chacun a sa place.
L'ASNR ne doit pas perdre de vue qu'elle contrôle des installations visant à fabriquer de l'électricité au coût le plus bas possible avec la meilleure sûreté possible. Cela suppose un compromis dans lequel l'ASNR doit tenir sa place, sans occuper une place de maîtrise d'ouvrage déguisée, sous le prétexte fallacieux que la faiblesse de l'ingénierie d'EDF et sa mise sous tutelle par la DPN a pu faire croire que la place était vacante.
Collectivités territoriales et opinion publique
Collectivités territoriales : Historiquement, EDF savait collaborer avec elles. La situation est devenue plus complexe avec leur multiplication, les lois de décentralisation, et la promesse déplacée de gains financiers sur le dos du système électrique, revenant à faire payer indirectement leurs administrés.
Opinion publique : Historiquement moins performant sur cet aspect, EDF n'a pas su transférer le capital confiance de ses services de proximité vers les enjeux industriels. De plus, alors qu'EDF s'avançait autrefois comme l'acteur incontournable de la fourniture d'électricité, l'entreprise s'est volontairement placée comme un acteur parmi d'autres du marché, se mettant ainsi en situation de faiblesse malgré sa position majeure et ses obligations inhérentes.
Conclusion : Rendre à l'ingénierie sa fonction de Direction
Il est indispensable de renouer avec les dialogues pugnaces qui ont fait les succès d'EDF via sa DE. L'absence de celle-ci, la faiblesse organisationnelle des services de l'ingénierie comme son rattachement à la Production avec survalorisation des exigences opérationnelles mettent en doute la volonté de l'ensemble d'EDF d'avancer à nouveau.
En fait, il faut rendre à l'ingénierie son statut de Direction et lui redonner sa fonction d'Équipement, ce qui va devenir incontournable du fait de l'électrification des usages rendue nécessaire par l'indispensable lutte contre le réchauffement climatique.
Il faut la reconstruire à la fois en termes d'Équipement et de Direction pour parler sur un pied d'égalité, ce qu'un positionnement en services d'ingénierie dispersés aux quatre coins du groupe EDF ne permet pas. En 1946, la situation était plus grave, mais EDF avait bénéficié dès sa création d'une DE efficace. Cet exemple historique doit servir d'inspiration.
La disparition de la DE n'a pas été simplement une défaite pour celle-ci, mais une perte majeure pour EDF, pour ses autres directions, pour les services de l'État et pour la Nation tout entière.